Wednesday, 25 July 2007

Rio de Janeiro : Le Tram de Lapa

Envie d’une toile, je retourne à Cinelândia à côté de mon Hotel Catedral. Là, même chose qu’ici : Gladiateur, déjà vu. Un peu plus loin, le cinéma d’art et essai : fermé (restauration, sans doute). Merde. J’erre vaguement un quart d’heure, puis me dirige vers Lapa, il y a toujours quelque chose qui se passe là-bas. Cependant, en arrivant vers l’aque-devenu-via-duc, j’entends un bruit, lève la tête et vois le petit tramway. Tiens, tiens… Grâce à mes pouvoirs légendaires de navigateur, je réussis à localiser le terminus. L’engin est là, sans portes, tout ouvert, tout beau, vieil appareil de soixante-dix voire quatre-vingts plus ans ; bancs en bois frottés à la culottine ; grosse corde à la queue pour apprivoiser le pantographe mustang. Soixante centavos le trajet. Pour dire, prendre le petit train à Corcovado voir le perroquet à claquettes vous coûte 10 R$. Vive le tourisme ! Je paie ma dîme et passe le tourniquet.


Nous ne sommes que trois : couple ventouse derrière, et moi écolier devant. Ça s’ébranle, ça grince, ça part ! Levier à gauche et l’on accélère, levier à droite et l’on freine. La bécane cabre devant les montées, couine, se plaint, mais grimpe quand même et nous balade dans un chahut d’entrechoquements grand huit tamponneuse. On franchit le viaduc et serpente les petites collines de l’arrière Rio. Au fur et à mesure que l’on avance, de gamins s’agglutinent au châssis dans le jeu éternel de toute chose à roue. Accrochés aux poignées montoirs, ils courent en marche arrière, à la crabe cent mètres haies, des chaussées croisées marchepied macadam, relâchant le temps d’une pirouette pour se rattraper au cul. Des enfants. Y en a qui ont quarante piges. On passe le Largo de Curvelo, puis de Guimarães, bifurcation de la ligne. Nous, on monte dans les hauteurs de Santa Teresa : Rua Pascoal Carlos Magno, Rua Alegre, Rua do Oriente, Rua Progresso et, terminus, le Largo das Neves. Une petite place aux maisons peintes, église à moitié fondue au flanc de la colline, et vue dégagée sur milliers de piqûres lumineuses.


Je demande au wattman l’horaire du prochain. Il ne sait pas. Est-ce qu’il y aura un prochain ? …


Je m’arrangerai. Un bar, sombre, sans fenêtres, que le cadre, porte grand ouverte. Accueillant : je rentre. Des tables en marbre vieux, des couples, des copains, de bonnes odeurs. Pour moi, ce serait des bolinhos de bacalhau, boulettes de cabillaud, et un guaraná – sans faille.


En face du bar, un bâtiment lavé rose, murs épais, pâle lumière qui coule sur le trottoir. Devant, arbre arthritique aux feuilles en peau de lézard : échelle d’amants à l’étage au-dessus.


Silence, que les gens qui se crient et les chiens qui aboient.


 


Je descends à pied le long des tracés platinés jusqu’au Largo de Guimarães où je m’arrête regarder le monde. Des gamins qui sautent après la barre horizontale de l’arrêt de tram, un vendeur ambulant de pizzas au feu de bois, trois femmes assises sur un banc, des gens qui passent, chacun sa vie, ses espoirs, ses secrets.


La guimbarde arrive, on monte, on descend et on descend. En route, des bars illuminés de vie humaine, ailleurs, seuls, des lampadaires.


Je regarde un couple d’ados aux visages lisses du gras dedans. Entre eux, une barrière de gêne, timide, peureuse. Puis des lèvres sculptent « disculpe » qui s’accepte dans une confusion de bouches charnues et yeux rieurs. Tout est bien qui finit bien.


C’était beau le cinoche.


 


Je suis monté plusieurs fois à Santa Teresa. Chaque fois, le tram se bloque, ça fait partie du scénario. Parfois, on trouve le chauffeur dans un bar – de l’alcool oui, mais pas au volant – parfois non. Dans cette situation, la solution technique de choix est de poireauter. Au Largo do Guimarães, par exemple, une Lada nous est restée devant pendant une demi-heure. Il n’a fallu que quelques minutes pour qu’un flot de consultants se rassemble nous informer qu’une voiture nous bloque la route, et qu’elle n’a pas de chauffeur… alors, on parle, on sourit, on gigote le petit sur le genou, et on attend.


Que faire ? Marche arrière des quatre-vingts mètres jusqu’à l’aiguillage (c’est possible, nous l’avons fait le jour où la caténaire a pété), changer de voie (c’est le même tram qui fait aller-retour, donc pas de gêne), et avancer les cent cinquante mètres jusqu’au prochain aiguillage où la ligne devient simple ? Non. Demander deux, trois gars pour la déplacer ? Non. On attend. Je continue à pied.


Aujourd’hui, samedi, j’y vais le jour, j’ai envie d’y voir un peu plus clair. Au terminus, une vingtaine de gens attendent déjà. Le temps est beau, l’air est vide. Dans le jardin, une petite boucle de fleurs et gazon où herbes folles poussent jusqu’au niveau fauche de la tondeuse. Pétales, crèmes, comme des langues de serpent, et fleurs à tête de punk bégonia. Une horloge sonne l’heure et c’est la ruée vers le tourniquet. Puis on entend le vieux violon endolori.


Huit bancs de quatre places. Capacité totale, d’après les photographies, quelque 150 personnes, enfants, paniers de légumes, chèvres et autres grands-mères. On part.

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