On voit, la musique brésilienne j’en parle peu. La MPB (musique populaire brésilien), comme ses homologues en France – Brassens, Dassin, Ferré, Goya… – ne m’attire pas trop. Brel, oui. En dehors des questions purement musicales ou stylistiques, je crois tout simplement que je suis trop coincé pour aimer cette musique douce et dansante aux mélodies des séductions.
J’ai trouvé ailleurs et autre chose. C’était un jeudi soir, je me baladais en direction d’Ipanema quand je passe devant les sombres portes du bunker 94. Je paie et rentre. La piste est vide, deux couples. Ce soir, vierge d’ados ordinaires aux goûts de house, garage et autres HLM de la musique, le dj joue techno.
Autant j’aime la musique classique, la techno me donne un plaisir viscéral d’un ordre différent. Sur un CD en particulier, les « Remixs vol. 2 » de Muslimgauze, j’entends le monde entier. Dans la forêt, dans la nuit, dans la ville et dans le désert, j’ai entendu ses mêmes bruitages, c’est une musique terrifiante et saccageuse, elle dégage une nudité de sons qui plonge les ongles branchés dans les nerfs, une musique qui se passe des oreilles, qui va directement aux gélatines du corps. J’ai essayé d’autres du même compositeur : rien. Et celui-ci, je ne peux pas trop l’écouter, ça fait mal. Le mieux, c’est en voiture : personne n’entend les hurlements.
Et j’ai besoin du noir, de l’invisibilité, la boîte blafarde, le vide, la sueur. J’aime aussi cette ambiance de l’abattoir, les manipulations jouissives du maître de la musique, les intensités d’émotions crues et obéissances au veau d’or décibel. Ce soir, sans faune, le dj fait ce qu’il veut, expérimente. Je l’entrevois dans sa cabine, gros casque à travers la tête, tête ailleurs, céleste. Et moi, et deux couples, et le silence des neiges qui vient d’écoute totale. Je reste quatre heures puis je pars, corps en fourmi, oreilles en filigrane de zing, béat.
Je retourne le lendemain, tôt. À la caisse, on s’excuse pour hier : « c’est calme les jeudis, vous savez… ». On s’excuse. Et quand je reviens le samedi et le dimanche aussi, j’acquiers mes lettres. Je n’attendrai jamais longtemps dans la queue.
Sur la piste, mode et meat-market. Banal.
La musique, c’est dans une pièce à côté. J’aurais dû faire mes explorations la veille. Toujours casse-gueule la première nuit dans un club étranger. Lumières grises, sols béton rugueux, ombres et squelettes clopes au bec et yeux vers l’arrière, tournements et quêtes du Graal. À gauche les chiottes, urgences seulement, porte creuse crevée coup de poing, couloir, frottements évitements chicanes et goulets d’étranglement. Encore une marche, merde, chambranle tunneliforme et POUM POUM POUM POUM le rythme s’abat sur l’estomac.
Je me laisse écrouler. Le flak s’éjecte et éclabousse, s’explose du cerveau antérieur, giclant jets atomisés d’écume sonore autour des labyrinthes du crâne. Du sternum, verticale, une ligne brûlure extase s’étale aux côtes autour du buste au dos et pompe le cœur à cadence raide. Doucement, les réverbérations coulent du haut à l’abdomen et puis plus bas encore, aux parties molles, pour picoter les testicules.
Ma respiration est longue, sensorielle et sensuelle, narines échantillonnant les molécules de l’homme et femme qui dansent.
Devant moi, un garçon effectue une espèce de break-dance-smurf élastiquée à haute vélocité. Tient pas longtemps la route. Ailleurs, aux murs, boutons contre boutons, jeunes gens gauches et moites molestent canettes sous films de sueur de pattes nerveuses.
Je n’ai jamais vraiment appris les terminologies tribales et compliquées des musiques boîtes de nuit. Ça change tellement souvent : handbag, cross-over, hip-hop, trip-hop, fusion… Il paraîtrait que celle que j’aime s’appelle "trance", et celle que j’adore "psychedelic trance". Peut-être. Les bpm, beats per minute, non plus. Cette dernière passerait, je crois, à 140/147, je n’en sais rien, je m’en fous.
Je colle l’oreille sur le haut-parleur et laisse rugir les résonances. Les tympans se démerderont, c’est pas tous les jours.
C’est comme à l’église quand la basse vous largue ses profondeurs tonitruantes en aaa moins huit. Luxure et luxation, le chant avale, dévale les dalles des sarcophages aux os muets et rampe des pieds du siège empoigner votre essence dans l’étau agonisant, la moyenne mort. C’est peut-être pour ça que l’on coupait à l’époque, la soprane est plus sublime.
Je ne danse pas mais je bouge quand même. Impossible de rester impassible. Je suis en voiture, virtualités de gravité et centrifuge et cris d’arcade en Formule 1 aux courbes et ponts Dunlop, accélérations marquées dans la chair et battements pulsatils à l’âme. La régularité microsecondée de musique machinale, la perfection, la pureté, l’à peine possible m’investit chaque cellule, me nourrit comme la crabe la sacculine.
Et puis des moments d’aventure arythmique où personne ne sait que faire et ma tête recule, haletante, sursautant de l’hystérie régressive de la peur du méchant loup. Tremblotte au corps.
Je ferme la tête aux vies extérieures, je vis, probablement aux seuls moments, l’immédiat. Lumières enflammées folles et rouges brûlent pulls et pantalons comme plastiques dans un four, intenses ampoules stroboscopiques peignent corps sur spectres déhanchés, couleurs dansent : turquoise chlorée puis vert méchant d’écran d’ordi antiquaire et bleu filet de blonde fumée.
Dans le cagibi, nous sommes une douzaine, une petite vingtaine. Une fille à l’indienne aux tatouages de karma optimiste, nattes ficeleuses et Redbull dans les doigts ; couples homoclites et fusionnés ; frais attelages qui testent à l’ombre la parité des pulsions, lèvres à l’appui ; et un garçon habillé en noir trop gros à danse sauvage et maladroite – bras, coudes et cigarette éloignent les quelques filles qui s’en approcheraient. Seule, toute seule, une grande à coiffure Shaft sourit à tout ce qui bouge, mur compris.
Des dealers, je n’en vois pas. Mais, est-ce que je saurais les reconnaître, moi ?
Le dj prend sa pause, un autre reprend. Il y en a pour tous les goûts, celui-ci, pas pour moi. Alors je me coule dans la masse et, glissé dans ma bulle, regarde. La danse s’enrage. Mouches à flammes. Au bar, un Finlandais tout blond géant, deux mètres peut-être, perturbe la circulation. Minettes aux expectations exquises s’arrêtent devant, mâchoire incrédule, bestiales, et se retirent, éreintées. À côté, taille humaine, son copain parle à une indigène. Elle s’impatiente.
À l’autre bout, l’héritière. Robe infroissable en bleu de nuit de paon. Peau d’une blancheur impayable. Joues rondes et douces et aisselles parfaitement épilées. Au doigt, idem, une perle plus grosse qu’une favela. Yeux noirs et sensuels. Elle écoute le plaidoyer, attentive et objective. Terrible.
Elle sera chirurgienne.
Et tonnerre à l’ampli. Assourdissant, on braille fleurette, on n’entend guère et parle avec les mains, ou encore avec la bouche. Mais peu. On n’y vient pour discourir. C’est le corps qui cause, les vêtements et les yeux.
Sur la piste, un magnifique petit putassier se donne dans l’acte publique impur et lèche la brillance de ses dents toutes blanches. On le regarde et il le sait, s’éclate de rire, superbe.
Silencieux, las, indifférent et maigre, le ramasseur de verres déambule comme la posthumation d’un Bochimane.
Et toute la foule de têtes à bulles du samedi soir qui viennent se jeter corps et gueule en musiques rauques et rythme et danse, roulements mécaniques des hanches et sinuosités des dos, happement invisible des phéromones qui sourdent et insinuent travers les sulfateuses de parfums m’as-tu pu. On y pioche et on y puise, poignées de chair à tout remplir.
Dans les toilettes, on se regarde les profils dans la glace, un coup de gel, un geste des doigts, et l’air est dégagé.
Et un jeune travelo, pas trop sûr de lui, yeux Dietrich tout doux et liquoreux – je le vois souvent, me regarde d’un air narquois – ce soir il pleure, se remaquille. Que d’émotions dans du rimmel sous lentille teintée.
Essentiellement straight, le club accueille les visiteurs voisins. Les hystériques rajoutent un certain cachet outrageux. Elles viennent en bandes de trois ou quatre, la reine et ses pucelles, scotchées les unes aux autres, grandes comme des rugbymans, emballées pas pareils. Là, agrippées au bar, gloussements et glapissements pour chasser verres ou trac.
Campé devant la glace un obsédé de soi s’inspecte, entiché, sous tous les angles, faciès et sa coiffure. Pas tous. L’embêtant avec ces menteurs-là est leur silence devant votre occiput, et personne n’avait la gentillesse de lui dire que sa perruque s’est ouverte en rideau derrière pour révéler un quotidien bien dégagé autour des oreilles.
Beaucoup de promenades sans but lucratif. Un garçon tire sur une nana comme une poupée ambulante. Talons trop hauts et genoux surnuméraires, elle titube ainsi qu’une ongulée incompétente. Derrière la frange trop longue, l’hébétude du vide, visage évacué, masque glabre et mortuaire aux préoccupations primaires : comment sucer son coca, avec ou sans la paille ? Grands yeux humides et ronds et monochromes de hamster lobotomisé, elle le suit.
Quand je retourne au cagibi, retour aux musiques accablantes, chants funèbres à couper le souffle, magnétiques, l’hélice de sous-marin aux aigus collants, tranchants, sidérants.
Devant moi tourne un couple rutilant, une blonde à l’air de l’épinoche au cavalier tout en vert.
Une fille en lycra comme une sirène en alu, odyssée des yeux, et une platinée qui évolue le long d’une gamme de colorations du blanc au jaune pisseux. Une troisième, suçons mouillés sur le cou.
Temps que je parte.
Je quitte les lumières, l’éblouissement de beautés inconnues, couleurs halogènes et jaunes citriques, déferlantes de nuages en rouge sang feu et bleu de bec bunsen. Lacs de gaz et brumes de mandarine et vert de mangue. Dans les gonflements de lueurs saccadées, éphéméride des nyctalopes, corps, la panoplie de peaux, prennent forme difforme et fugitive, film javellisé de l’aléatoire. Et au mur, à gauche, sublime, inoubliable, patinage en rond des ventilos rubis comme des pierres trapiches.
Phares coniques balaient la mer à rats, faisceaux d’épées rouges cisaillent le noir et, dans les ombres, les yeux de cigarettes tirent comme balles de revolvers.
Dehors, matin des ouvriers. Il fait frais. Je rentre dans le silence vide.