Saturday, 28 July 2007

Rio de Janeiro : la plage, les hommes, les vieux

N’est plus toute jeune la Copacabana. Pas finies les fifties – vieillies. Avec le temps, Rio, qui a dû être une cité rayonnante, s’est envasée en pauvreté sordide, les beautiful people avec.


Dans l’avenue de la honte, marchant à petits pieds, habillées en élégances ivoires et vaporeuses pour cacher flétrissures dessous, celles qui n’ont cultivé que corps et courbes, dominatrixes du désir, réduites aux mendiantes de l’œil. Parfois je croise un regard. Quelle agonie les yeux de chiennes battues des femmes qui vieillissent mal, terrible retour sur investissement qui diminue chaque jour.


Septuagénaires aux cheveux, joggings et lèvres violets dégoulinant d’or et de bracelets tintinnabulants, peaux bronzées réduites en tachetures brunes, bretelles qui creusent la barbaque décatie et lastex léopard qui liftent ou serrent les poches ou épidermes luisants. Elles fréquentent les salons de beauté avec ce même grotesque des hommes qui se glissent dans des prostituées.


Eux aussi, débris en chaussettes blanches, flanelles jeunes et mollets insipides aux poils épars, blazers bleus varices ou shorts Tacchini en souvenir antique de sets gagnés et jeu perdu. Ils sont moins, pourtant. Crèvent plus tôt.


Magasins comme Semperbella font ce qu’ils peuvent. Pas grand-chose.


Pas toujours. Lors d’une soirée lèche-vitrines à Ipanema, je passe devant un café ouvert fermé soirée privée. Défilé de mode des années soixante plus et plus. Motifs grands et fières couleurs. Robes volumineuses en soies et reflets chauds et miroitants. Certes, quelques tendinites un peu aiguës, mais, surtout, l’honneur et la beauté d’être vieille et être vieille.


C’est rare.


Brésil le corps se cultive surtout dans les villes, grandement dans les grandes. Le long de l’avenue s’alignent les pompes à essence musculaire où courent les victimes de la vitrine. Après appareils à traction et barres de fer aux rondelles chères sortent triangularités grotesques et poitrines jurassiques. Dans le magasin en bas, gros pots ronds et blancs de puissance gave-la-bête : Amino Power, Hydra Fuel, Lean Mass, Micronised Creatine et autres concentrés, combustibles factices qui fourrent le vide.


Nous sommes en hiver. Souvent la température embête les 26, 27, parfois, la nuit, elle s’abaisse à 19, 18.


Sur la plage, mer devant, maillots perfides, à quoi pensent-ils ces beaux gâtés des années révolues ? Impitoyable isolation de l’âge, ce rétrécissement du soi martyrisé des blessures du regard, l’ortie de la pitié, clochette à lèpre de la répugnance.


On emmitoufle le parchemin froid de sa carcasse, écoute la sécheresse des jus et, seul, attend, intouché.


On fait ce qu’on peut devant la vie, on n’a rien demandé.

Rio de Janeiro : la plage, les femmes, les jeunes

Aujourd’hui, pour la première fois à Rio, il pleut. Pluie dure, ventée, méchante et pénétrante. Plus tard, dans l’après-midi, je m’assois en haut de la plage abandonnée des linottes ballipèdes et regarde les mer et ciel, lamellé de blush rosâtre en dessous des nuages bleu lait. Vers les îles, la fine brume du lointain drape les cimes de l’expiration d’une matine sèche et blanche. Vagues hautes d’une cuisse de sable et bleu d’argent s’enroulent en bave torrentielle et finissent invisibles en pets poudrins, haleine fine des fonds de mer s’essoufflant sous le poids des ondes écrasantes et blanches de sel, déposant, parfois, une minuscule gouttelette sur l’avant-bras. Il y a quelqu’un qui nage, bouchon dans une Océanie infime ou infinie. Un chamaillon de gamins passe, deux petites filles jouent au jeu de chat – la cadette, leste, gagne – et un oiseau anguleux aux ailes zigzags vole ci et là. Quelle beauté dans la désolation d’une Copacabana en hiver.


Mais les douceurs du Brésil ne tardent pas à revenir et, avec, les fleurs en quête de raison d’être.


Vient une femme, sans aucun doute, habillée, en jaune, de quatre centimètres triangulés pour retenir chaque charme. Il est des gens qui, pour divers motifs dont méchanceté, jalousie ou simple contrariété, me rappellent l’équivalent ratio du ventre mien et maillot perdu dans sa grande ombre dessous mais l’effet, je vous jure, n’est pas pareil.


Pire : à peine debout dans ses in-lines de sept lieues, une fillette fatale à la brésilienne. Dans un monde où le vêtement a remplacé le corps comme premier objet du désir, et où certains ne voient pas la différence, ça m’inquiète un peu. Le string, à trois ans ?

Friday, 27 July 2007

Teresina : Séance à l'Igreja Universal do Reino de Deus

J’ai déjà parlé de l’Igreja Universal do Reino de Deus, l’église universelle du royaume de dieu. C’est ici, un soir, où je fais mes véritables étrennes. Comme à Natal, on fait la table blanche, et on fait mieux, et on fait pire.


Soirée grand spectacle, Grand Guignol. Le pasteur marche de long en large sur son estrade. Il parle de Jonas. Dieu se révèle et lui dit d’aller à Ninive, Jonas se cache et se met en route à Tarsis. Dieu intime le chemin à suivre, Jonas prend le contraire. Dieu ordonne, Jonas renâcle. Dieu lui dit ici, Jonas va là-bas. Dieu tati, et Jonas tata. Petit à petit, il prend l’assistance à témoin des désobéissances du fils d’Amitaï. Où voulait Dieu qu’il aille le Jonas ? « À Ninive ! » s’écrie la foule. Et où s’est il enfuit le coquin ? « À Joppé ! » hurle l’audiométrie.


De long en large il marche, micro jeté de main en main, de gauche à droite et droite à gauche. Il prend vitesse, émousse les ouailles, et on connaît le refrain : Dieu exprime Sa Volonté et Jonas, lui, récuse. En dix minutes il ne dépassera pas un poil du verset deux, touillant, chauffant, saisissant l’histoire sous toutes les coutures concevables ou non. L’église est déjà en sueur et en ivresse. Des Graças à Deus s’élèvent au plafond, gémissements et hennissements sourdent des tripes et narines frémissantes.


Et il s’arrête. L’audience se fige, magnétisée.


« Croyez-vous en Jésús ? »


La réponse est misérable, « oui », bien sûr, mais murmurée, une réponse.


« CROYEZ-VOUS EN JÉSÚS ? »


L’hurlement saccage. L’assistance recule sous le choc, poils dressés, cerveau assommé par la violence de l’apostrophe.


« Oui ! », mais toujours fade.


Et comme le savant meneur d’hommes, il amorce son incendie, attise, titille et tarabuste.


« Je veux savoir qui croit en Jésús. » et la foule de rendre en hurlement extasié « Jésús, Jésús ! ». « Qui ? » « Jésús ! » « Quoi ? » « Jésús ! » « Comment ? » « Jésús ! » « Jésús ? » « Jésús ! » L’excitation gonfle et se balance. L’indicible dans le cœur est dit en deux syllabes « Jésús, Jésús ! » Douleurs s’écrivent sur les visages, gueules d’orgasme au seuil de défaillance. Les yeux sont blancs, les corps tremblotent. Mains tâtonnent et touchent « Ah meu Deus meu Deus ! » et puis sic et verbatim la question foudroyante : « Qui croit en Jésús et porte une culotte jaune ? »


« Ouaaiiis !!! » les brebis beuglent, « Ouaaiiis, Jésús !!! »


Sûr et satisfait, le pasteur s’arrête et regarde la foule, sourit, et lève le micro : « Je vous ai eu-a ! tra-là-lère-a ! »


C’est la clope après le coït. On rit bien fort, ouais, tu nous as eu-a. L’audience est molle, chaude et enfin prête.


Et moi aussi je fais la table blanche.


Lave humaine, nous nous mouvons vers l’autel du sacrifice. Épuisés, frénétiques, exaltés, sudations lourdes et odorantes, chemises moites et fronts en nage. Entassés dans l’entonnoir, la bave s’annonce, mousses blanchâtres et cœurs en crise. J’entends la voix du pasteur râper toutes les peurs, plonger son couteau dans les plaies profondes de l’ignorance et tourner, cisailler les tripes brutales : « Sors de là, méchante chose, hors d’ici », et de petits diables, vaincus et abattus, s’éloignent dans l’air, yeux frileux devant la puissance de la Parole.


Table quatre mètres de long couverte d’un tissu blanc couvert d’une nappe plastique transparente couverte d’une mare de larmes et transpiration. Paratonnerres des foudres divines, mains humides vous touchent la tête, vous livrent des maux de l’existence, les mauvais esprits qui siègent dedans. Les possédés, les hantés, les envahis sont exorcisés. Mânes maléfiques et mille malins sont évidés des âmes comme cheveux gluants des fonds des douches. Cris profonds, agonies, râles et pleurs, évacuations et mugissements. La catharsis est bonne.


« Mais laissez-la tranquille, elle n’a que quinze ans ! » crie-t-il, et dans un coin une hystérique s’achève, roule par terre et vide le corps d’une douleur primale inépuisable. Trois conjurateurs travaillent ensemble : « Sors de là ! Sai de là! » crient-ils, mais il résiste, ne veut quitter sa proie, son auberge de chair et grasses faiblesses humaines. Après dix, quinze minutes, commence à faire chier celle-là, et on l’embarque.


Légers, nous autres regagnons nos bancs. Quelque part, quelqu’un joue avec le variateur, le plafond luit et couvre, somnole comme l’ombre d’un volcan.


Nous passons au plat principal.


« La lumière de Jésús ! » s’exclame-t-il, poitrine serrée, frissons dans les bras, et la lumière fut. « La lumière de Jésús ! » s’exclament tous, « La lumière, la lumière ! » « Jésús, Jésús ! ».


Invisibles, silencieux, habillés en bleu marine et blanc tels policiers de l’âme, des sous-ministres, volontaires, soldats de l’église que sais-je glissent le long des murs, ceignent la salle, grosses poches de velours dissimulées.


Ceci est l’unique moment au Brésil, l’unique, où j’ai vu l’absence absolue de sourire. Plats et mécaniques, froids et stériles, comme si habités d’un mépris allospécifique, les visages regardent indifférents le champ de blé. Et puis déferlent, et déferlent.


D’un soutien-gorge, les restes d’un feu sac plastique dégorgent un dernier billet sale, pire : sale, fripé, déchiré, mais néanmoins le coût d’un kilo d’haricots et une boîte d’allumettes, de quoi se nourrir trois jours. Petits portefeuilles, petits porte-monnaie et petites poches s’évident, vieux tissus usés par le frottement d’unes pauvres pièces dont on n’ose le gaspillage, coupures pliées dans un coin sécurisé s’ouvrent comme papillons malades, flottent pour féconder les panses voraces des sangsues de la misère.


L’un des corollaires des exhortations telles celle du Paul aux Corinthiens que de donner (2 Cor. 9:7), est celle, simple et nécessaire, que d’exiger un bénéficiaire. Ceci, les églises ont toutes et toujours bien compris : « Dieu aime celui qui donne avec joie ».


La lumière revient. Brandie dans l’air comme une étoile, une ampoule brille. C’est la lumière de Jésus. La lumière qui vous protège, qui vous rassure, qui vous guide et qui vous berce. Et quand vous rentrez chez vous le soir, quand, après une longue journée de trime et de tristesse, vous arrivez à votre maison, sous le porche, pour vous accueillir la lumière de Jésus est là, etc., etc…


L’ampoule Osram, 25 watts, 10 R$ l’unité.


Rappelons qu’un « salaire minimum » vaut dans les 140 R$, soit ±450 frs, et donc une heure de travail de base se vend à 1 R$, ±3,20 frs. Beaucoup des pauvres ne gagnent qu’un demi-salaire, voire un quart, sinon moins. On vend quand même une soixantaine. Après, c’est la mini-cruche de sang de Jésus (à vrai dire, c’est du jus de raisin, mais c’est symbolique, vous comprenez…). Ensuite, terrifié, je pars.


Dans le grouillement d’églises-usines, églises-poubelles où comment je les nomme, celle-ci a largement devancé toutes les autres. Aujourd’hui, ayant atteint la masse critique, elle élit ses propres députés. La boule de neige démarre.


Le Brésil va passer un très mauvais quart d’heure.

Thursday, 26 July 2007

Porto Velho : Le Chemin de Fer de Madeira-Mamoré

D’après l’encyclopédie CD-Rom Britannica 2000, Porto Velho serait le terminus nord de l’Estrada de Ferro Madeira-Mamoré (long de 367 km). Ceci est vrai si on accepte qu’un chemin de fer n’ait besoin ni d’exister ni de fonctionner pour mériter le nom. Ça fait au moins trente ans qu’il ne roule plus. Tout ce qui reste sont de misérables restes : 13 km qui va, le dimanche et pas toujours, jusqu’à la halte du feu la ville de Santo Antonio. Plus des tonnes de rouille, d’anciennes locomotives cassées, usées, rongées par les pluies torrentielles et ravagées par des charognards de la ferraille, mais d’une beauté imposante.


Il y a un musée. Pas comme des musées de chez nous, c’est un vrai musée. C’est comme il était, médusé. On sent les odeurs d’huile et mécanique, on peut toucher les outils, on marche sous une ombre immense à explorer ce qui n’a jamais été victime d’une organisation raisonnée. Bien sûr, il y a de l’ordre, mais le désordre est mieux. Une clé à écrous grande comme un homme, gueule de hargne plantée par le menton dans la terre battue du sol ; roues dentées, roussies, sombres et luisantes, lourdes et adoubées de poussières piquées dans la graisse ; commutateurs, une cloche en laiton, de pelles à charbon et tout un bric-à-brac de pièces aussi diverses qu’incompréhensibles. Sur un mur, de vieilles photographies : employés dans leur jeunesse, bousculades à bord des wagons, vues générales, et souvenirs d’aïeux inconnus et de ceux qui ont perdu vie, raison ou portefeuille dans cette lutte folle fin de siècle à faire fortune dans le caoutchouc.


Sur une étagère, des bouteilles en grès d’Amsterdam, du gin, je crois. Le nom, Wynand Fockink, je ne peux que voir en plaisanterie. Prononcé à l’anglaise, avec un léger accent : « Wine and fucking ». L’aurait-on ?


À l’autre bout, des locomotives. Un train amené par bateau par la société américaine P&T Collins en 1878, abandonné en 1879. Pendant quelques années on s’en sert comme poulailler, puis four à pain, château d’eau et, une fois par mois en R, baignoire.


J’ai du mal à imaginer aujourd’hui la construction d’un chemin de fer en pleine jungle il y a 130 ans. Les premiers à essayer ont battu en retraite dix mois plus tard, sans avoir posé un seul rail. Pendant quarante ans, c’est une histoire de maladies, de faillites, de dupes, de naufrage, de mort quotidien, de meurtre et, enfin, de réussite. L’Estrada de Ferro Madeira-Mamoré fut complété en 1912, juste à temps pour rattraper l’effondrement du marché du caoutchouc.


Avec le temps, la jungle a repris un peu du sien.


Je sors, ébloui par la lumière du jour. La rouille est tellement présente qu’on a fini par tout peindre en cette couleur. Suivant la voie ferrée bancale, j’atteins la plaque tournante, ronde piscine surmontée de rails rotatifs. Elle se tourne à la main. Plus loin, d’autres hangars aux murs ajourés et poutres magiques. À jamais abandonné. Des gamins jouent dans les trains, des pigeons remplissent le devoir de pigeons partout dans le monde, le vent fait crooner les vieux pans de mur. Puis les noms : Industrial Works of Bay City ; Berliner Maschinenbaugesellschaft (1936), ex. L. Schwarzkopf ; The Hancock Inspirator Co of Boston. The …ll Steam Pump Builders of …burgh. Des noms banals, inintéressants en soi, mais combien romantiques dans les lunettes roses des mythes modernes. Les hauts faits de l’homme. On parle des héros de l’EFMM, de leur volonté de fer, leur force, courage et, enfin, leur gloire. À quel prix ? Plus de six mille hommes sont morts pendant la construction, sans compter les Indiens tués pour ne pas apprécier le viol de leurs territoires.

Wednesday, 25 July 2007

Rio de Janeiro : Le Tram de Lapa

Envie d’une toile, je retourne à Cinelândia à côté de mon Hotel Catedral. Là, même chose qu’ici : Gladiateur, déjà vu. Un peu plus loin, le cinéma d’art et essai : fermé (restauration, sans doute). Merde. J’erre vaguement un quart d’heure, puis me dirige vers Lapa, il y a toujours quelque chose qui se passe là-bas. Cependant, en arrivant vers l’aque-devenu-via-duc, j’entends un bruit, lève la tête et vois le petit tramway. Tiens, tiens… Grâce à mes pouvoirs légendaires de navigateur, je réussis à localiser le terminus. L’engin est là, sans portes, tout ouvert, tout beau, vieil appareil de soixante-dix voire quatre-vingts plus ans ; bancs en bois frottés à la culottine ; grosse corde à la queue pour apprivoiser le pantographe mustang. Soixante centavos le trajet. Pour dire, prendre le petit train à Corcovado voir le perroquet à claquettes vous coûte 10 R$. Vive le tourisme ! Je paie ma dîme et passe le tourniquet.


Nous ne sommes que trois : couple ventouse derrière, et moi écolier devant. Ça s’ébranle, ça grince, ça part ! Levier à gauche et l’on accélère, levier à droite et l’on freine. La bécane cabre devant les montées, couine, se plaint, mais grimpe quand même et nous balade dans un chahut d’entrechoquements grand huit tamponneuse. On franchit le viaduc et serpente les petites collines de l’arrière Rio. Au fur et à mesure que l’on avance, de gamins s’agglutinent au châssis dans le jeu éternel de toute chose à roue. Accrochés aux poignées montoirs, ils courent en marche arrière, à la crabe cent mètres haies, des chaussées croisées marchepied macadam, relâchant le temps d’une pirouette pour se rattraper au cul. Des enfants. Y en a qui ont quarante piges. On passe le Largo de Curvelo, puis de Guimarães, bifurcation de la ligne. Nous, on monte dans les hauteurs de Santa Teresa : Rua Pascoal Carlos Magno, Rua Alegre, Rua do Oriente, Rua Progresso et, terminus, le Largo das Neves. Une petite place aux maisons peintes, église à moitié fondue au flanc de la colline, et vue dégagée sur milliers de piqûres lumineuses.


Je demande au wattman l’horaire du prochain. Il ne sait pas. Est-ce qu’il y aura un prochain ? …


Je m’arrangerai. Un bar, sombre, sans fenêtres, que le cadre, porte grand ouverte. Accueillant : je rentre. Des tables en marbre vieux, des couples, des copains, de bonnes odeurs. Pour moi, ce serait des bolinhos de bacalhau, boulettes de cabillaud, et un guaraná – sans faille.


En face du bar, un bâtiment lavé rose, murs épais, pâle lumière qui coule sur le trottoir. Devant, arbre arthritique aux feuilles en peau de lézard : échelle d’amants à l’étage au-dessus.


Silence, que les gens qui se crient et les chiens qui aboient.


 


Je descends à pied le long des tracés platinés jusqu’au Largo de Guimarães où je m’arrête regarder le monde. Des gamins qui sautent après la barre horizontale de l’arrêt de tram, un vendeur ambulant de pizzas au feu de bois, trois femmes assises sur un banc, des gens qui passent, chacun sa vie, ses espoirs, ses secrets.


La guimbarde arrive, on monte, on descend et on descend. En route, des bars illuminés de vie humaine, ailleurs, seuls, des lampadaires.


Je regarde un couple d’ados aux visages lisses du gras dedans. Entre eux, une barrière de gêne, timide, peureuse. Puis des lèvres sculptent « disculpe » qui s’accepte dans une confusion de bouches charnues et yeux rieurs. Tout est bien qui finit bien.


C’était beau le cinoche.


 


Je suis monté plusieurs fois à Santa Teresa. Chaque fois, le tram se bloque, ça fait partie du scénario. Parfois, on trouve le chauffeur dans un bar – de l’alcool oui, mais pas au volant – parfois non. Dans cette situation, la solution technique de choix est de poireauter. Au Largo do Guimarães, par exemple, une Lada nous est restée devant pendant une demi-heure. Il n’a fallu que quelques minutes pour qu’un flot de consultants se rassemble nous informer qu’une voiture nous bloque la route, et qu’elle n’a pas de chauffeur… alors, on parle, on sourit, on gigote le petit sur le genou, et on attend.


Que faire ? Marche arrière des quatre-vingts mètres jusqu’à l’aiguillage (c’est possible, nous l’avons fait le jour où la caténaire a pété), changer de voie (c’est le même tram qui fait aller-retour, donc pas de gêne), et avancer les cent cinquante mètres jusqu’au prochain aiguillage où la ligne devient simple ? Non. Demander deux, trois gars pour la déplacer ? Non. On attend. Je continue à pied.


Aujourd’hui, samedi, j’y vais le jour, j’ai envie d’y voir un peu plus clair. Au terminus, une vingtaine de gens attendent déjà. Le temps est beau, l’air est vide. Dans le jardin, une petite boucle de fleurs et gazon où herbes folles poussent jusqu’au niveau fauche de la tondeuse. Pétales, crèmes, comme des langues de serpent, et fleurs à tête de punk bégonia. Une horloge sonne l’heure et c’est la ruée vers le tourniquet. Puis on entend le vieux violon endolori.


Huit bancs de quatre places. Capacité totale, d’après les photographies, quelque 150 personnes, enfants, paniers de légumes, chèvres et autres grands-mères. On part.

Tuesday, 24 July 2007

Curitiba : Train à Paranaguá

Pour le train de Curitiba à Paranaguá, le célèbre Serra Verde Express, il existe une gamme de wagons et de prix. Le top, c’est la Litorina – l’aller : 70 R$, le retour : 35 R$ – qui donne le ton. Celui-ci ne part que le weekend, à 9h. Pendant la semaine, partant à 8h, il y a l’Executivo à 51 R$, le Turistico à 33 R$, le Convencional à 22 R$, et le Popular à 14 R$. Ce dernier subit les blâme et disgrâce de ne pas pestiférer les voyageurs du paquet de substance farinacée soufflée salée immangeable et de la Kuat, marque de guaraná hautement sucré de la société Coca-Cola.


Le pingre dans ma poche ne prendrait jamais l’Executivo de toute façon. Et, suite aux dépenses supplémentaires ces derniers temps, je suis obligé de rapetisser mon âme d’avare encore plus. Je choisis le Popular.


Au guichet : « Non, Monsieur, le weekend on peut vous dire que le Popular ne roule que la semaine, mais la semaine il ne tourne que le weekend ». Qui augmente mon taux d’allégresse potentielle par 2 : j’aurais pu partir un jour plus tôt et me lever une heure plus tard. Je prends donc un Convencional.


Dans la gare, boutiques aux souvenirs de voyage, tee-shirts, chopes et cendriers, et un guide qui nous propose, haut-parleur à la bouche, évidence à la main, une offre très avantageuse de cartes postales en zigzag. Ça va être la foire, je le sens.


La station est grise ce matin froid sans charmes. Structure de béton écrasant de laid. Vingt mètres plus loin, nous nous arrêtons pour admirer le parvis de la gare. Le voyage est lent à démarrer. Kilomètres de banlieues malheureuses, puis la campagne commence, verdure, plats étangs aux couleurs de la nuit.


Viennent des guides nous hurler des informations sur la construction du chemin de fer, équivalent touristique du Naming of Parts de Henry Reed. Dehors, le paysage prend du relief, grimpe les collines en boules de vert, touffes distantes du rugueux arrondi, et une manufacture de gravats échafaudée de tins accrochée à sa roche, patelle d’allumettes, cinquante mètres de bois brinquebalant et planches sèches et grises et creusées par le temps. On vient me vendre une vidéo, et dans l’œil vivant de la fenêtre passent noires parois de falaises anguleuses, arbres drapés forêt fantôme, et feuilles jeunes de fougères humides matinales. On vient m’interroger sur mes origines, et la forêt prend ses formes, tous les verts de la création et, étoile dans l’univers de vert, une fleur de pourpre ou de rose.


Plus loin, fougères géantes, palmes limpides de fissures dans les veines, jeunesse éternelle et courbes à lit d’amour. En haut, vapeurs légères et immobiles distillent la pluie du soir. En bas, rhododendrons bleus surprennent d’une beauté jamais attendue de telles horreurs des jardins plats costume cravate anglais.


Banhado, station silencieuse. Petit oiseau à poitrine presque jaune assis sur la ligne.


Forêt magnifique, impénétrable et aérée, chaque arbre un monde, chaque plante une vie. Sèves, croissance, et succulentes cellules.


Rochers, vallées, ouvriers. « Ooouap ! » crient-ils. Odeurs de vert et terre, hautes plantes aux boutons doux pointus, chapeaux royaux aux gemmes de lumière liquide, chacune sa perle rosée. Un pont. Cascades en marron tourbillon, rapides blanches et fonds feuillus d’étangs à patauger.


Papillon jaune. Arbre entier en violet. Cinq pétales triangulaires arrondies. Trilhos naturels.


On ralentit. Lac et photos à droite. Je n’ai pas d’appareil. Souvenirs amoindris.


Nouveau pont sur gorge bouillante et plaques de ferraille courbes à rouiller sur le bord.


Roche noire aux lichens d’orange et, soudain, plaie immense géologique, fissure noire de ravine planétaire. Chutes larges et blanches éclaboussantes.


Tunnels hurlements de train-fantôme et cris de roue métal outillé sur rail en courbe puis soleil sur le front et sur les nuages d’en bas.


Immense, immense, immensité de crêtes et cimes forestières à perte à perte de vue. Pics fantasmatiques de plis de terre enchâssés dans le nuage, gros, épais, massif et lourd comme un Gris de Lille.


L’air se chauffe, se rafraîchit, s’émeut. Les touffes de condensat s’arrachent, déforment, regroupent, se tassent et chassent l’hauteur. Canettes par la fenêtre.


On voyage lentement, on peut toucher les fleurs, tapis rouge et rose, paradis des langues insectes.


Station de Murumbí. Grosses colonnes de spirales sucettes au chocolat. Deux Danois descendent, lui sac à dos, elle légère.


Après, on prend vitesse, ce n’est plus intéressant. Que la beauté éblouissante de soleils dans les feuilles, les trompettes bleues de plantes grimpantes et la montagne dans son nuage tournis et l’arbre dressé hérissé de tiges et feuilles des orchidées sans fleurs et vert laiteux, le croassement aigu de grenouilles cachées dans le vert, et l’immensité d’une forêt éternelle.


Vous inquiétez pas, on finira par la couper.


Puis les plaines bleues sous chape d’haleine, de temps en temps un ipê jaune et, là, bananes sauvages.


Arbres bifleuris de lilas clair et blanc, embaúbas plus grands que dans mes souvenirs, et champs de plantes bilatérales à feuilles enroulées pétales crème de neige fondue et lissées par la chaleur africaine.


Morretes. Arbre ombrelle, parasol de bonbons rouges et graines de bananes noires. Arrivé. Tout le monde descend. Un vieil homme passe, faible peau sur bras fragiles. Sur sa chemise, le badge de son tour opérateur : Osatur.


D’après inspection, on voit mieux en Turistico qu’en Executivo, les fenêtres s’ouvrent, et pas grande différence de sièges. Le Convencional est essentiellement le même que le Turistico, mais mon wagon avait de sièges plus bas et moins confortables que l’autre. Quelque part je me demande si on ne m’a pas glissé un Popular sous les fesses.


La station de Paranaguá est en restauration, le train s’arrête ici et on continue en bus. Il n’y a pas de réduction pour ces 40% en moins, mais prendre les bus en vaut un petit supplément… À se demander pourquoi le sud est plus riche que le nord.

Salvador : Le Train de Calçada

Devant la gare, un cireur de chaussures qui ne sait pas que les trains aux passagers de cuir sont souvenirs du passé. Il attend quand même.


Ici aussi sa Maria Fumaça. Aucune plaque et bien sûr personne au courant.


« À quelle heure le prochain train ? »


« Midi trente. »


Il est midi cinq, j’ai le temps d’aller manger. Café de la garé. Midi vingt-deux, je sors. Le train s’éloigne.


« Oui, il y a du retard aujourd’hui… »


Sous ponts où brûlent les feux clodos, taudis aux tympans éclatés de klaxons ferroviaires, maisons pitié, jardins bananes cocos mangues papayes, puis crique, pont, bicoques cageots plantées dans la glaise et la gare en quarantaine, trois fois plus longue que le train, qu’il était beau de loin. Devant une maison au toit béant, une pile de tuiles à vendre, halte panique en hurlement de roues sur rails, famille sur la ligne, têtes à sacs aux fruits de mer. On s’arrête, ils traversent. Fin de ligne dans herbes ensablées.


Aller-retour, 40 cts, une heure, douze k plus les courbes.


Au suivant.

São João del-Rei : Nuit à l'usine

Parfois, le soir, je retourne vers la gare. Des traillers vendent de la bouffe, hamburgers incontrôlables aux montagnes de maïs et frites brésiliennes, allumettes infimes et duel pour les dents. Mais ce n’est pas pour ça.


Jour et nuit, la Companhia Textil S. Joanense, fondée 1891, tourne. Le soir, ombres marchent le long du mur, deux cent vingt-quatre pas de vitraux blancs au plomb de bois. Lumière en silhouette. Trop haut pour voir sans grimper. Je m’assois en face.


Lumières crues et dures, néons fonctionnelles enchâssées dans un plafond de peinture indéterminée, couleur indistincte et jamais regardée, porte fermée au ciel d’étoiles.


Dedans, ça doit faire un bruit infernal. Des dizaines de machines étalées sur leurs carcasses arquées sur le sol, gros pieds boulonnés dans le béton, bras de fer du va-et-vient sans cesse et sans relâche. L’opérateur regarde, entend sans écouter et rajoute sa touche à lui de temps en temps. Entend-il le barrage symphonique de joints et axes, de tiges, fuseaux, plaques et toutes les pièces obscures qui frottent et plongent et sifflent et chouintent et grincent et battent et poussent leurs petits cris de voix de chœur et chantent le fond des tripes qui veut le même le même ad æternam, partita pure de rythme du corps, douceur dans la brute et repos dans l’impensable.


Dehors, j’écoute, et j’entends. Elles sont vieilles les bêtes. Mais, justement, ces pointes de dissonance rajoutent la touche humaine à la machine, enlèvent la perfection de parfaite régularité, et tissent sa propre empreinte à chaque bascule. J’ai du mal à partir. Cette lumière de ruche, ce bourdonnement qui touche le pouls, cette immense empire de tissus infinis enroulés sur bobines, fleur, filature, fuseau, fille, et ça repart, éternel. Sur les filtres d’aération, un champ de moutons blancs ou gris, petites vibrations tassent le tas. Sur les poutres, aux aspérités invisibles à l’œil, s’agglutine la poussière de coton, feutre d’étouffement respiratoire, drape les murs d’une barbe Santa, s’accroche aux grillages, hante les angles, flotte.


Nuit.

Monday, 23 July 2007

Fortaleza : Cathédral de Sé

Également à côté de la pousada est le Catedral da Sé, véritable horreur élevée au nom du St Ciment avec, sur le parvis derrière, parking à 1 R$ de l’heure (ou fraction).


L’intérieur, par contre, est spectaculaire. Bunker géant au gris de guerre tout teint en œuf de pigeon, colonnes carrées et spots millewatts, haleine de vitrail soufflée sur les murs et vitraux éblouissants. Je regarde, atterré par l’intensité de tous ces rouges, violets, bleus et mauves aux tons Lurçat qui jaillissent flamboyants des murailles plates, hautes, dures et pures.


Au sud-ouest, l’apparition de la Vierge encadrée de lys et d’astres jaunes narcisses. À ses pieds, quatre roses de pétales écarlates. Sa voisine, une beauté norvégienne. Au-dessus, au centre d’une autre rose trois mètres de large, paradoxe de lumière enchâssée par elle-même, source de lumière qui remplit, fluide, l’œil et l’émotion, le sagrado coração en transparent.


Derrière, soleil en fondu descendant, les anges ailés ne tiennent plus, s’enflamment kaléidoscope dans une fournaise qui brûle les yeux et vernit les bancs d’une richesse cognac-whisky-armagnac. Du marron qui luit.


Partout, oranges, turquoises, améthyste et bleus arrachés de naissances galactiques, fusions de couleurs en pluie tressée, torrents de rouge, rouge sang, rouge noir, rouge comme l’œil du diable, et vert comme la douce et malléable nappe de frangipane sur un gâteau d’anniversaire.


Mais drôle. Dans tout cet éblouissement de joie couleur, de mosaïque-cristal et lames fragmentaires, ces mauves profonds à peine visibles et rouges qui coulent, c’est l’étrange simplicité de construction grise qui capte l’imaginaire. Immense, immuable, ancrée. Rome.


Une femme, après l’Amen de ses prières au premier rang, laisse tomber une pièce dans l’urne des aumônes. Malgré le fond bruyant de moteurs dans la rue, l’écho carillonne.


Je sors et je regarde de nouveau. Curieuse laideur de crapauds empilés. Mais ce n’est pas ça. C’est la forme. Construit pour donner une impression d’angles à 5º du vertical, c’est le blockhaus de l’éternité.

Sunday, 22 July 2007

Rio de Janeiro : bunker 94

On voit, la musique brésilienne j’en parle peu. La MPB (musique populaire brésilien), comme ses homologues en France – Brassens, Dassin, Ferré, Goya… – ne m’attire pas trop. Brel, oui. En dehors des questions purement musicales ou stylistiques, je crois tout simplement que je suis trop coincé pour aimer cette musique douce et dansante aux mélodies des séductions.


J’ai trouvé ailleurs et autre chose. C’était un jeudi soir, je me baladais en direction d’Ipanema quand je passe devant les sombres portes du bunker 94. Je paie et rentre. La piste est vide, deux couples. Ce soir, vierge d’ados ordinaires aux goûts de house, garage et autres HLM de la musique, le dj joue techno.


Autant j’aime la musique classique, la techno me donne un plaisir viscéral d’un ordre différent. Sur un CD en particulier, les « Remixs vol. 2 » de Muslimgauze, j’entends le monde entier. Dans la forêt, dans la nuit, dans la ville et dans le désert, j’ai entendu ses mêmes bruitages, c’est une musique terrifiante et saccageuse, elle dégage une nudité de sons qui plonge les ongles branchés dans les nerfs, une musique qui se passe des oreilles, qui va directement aux gélatines du corps. J’ai essayé d’autres du même compositeur : rien. Et celui-ci, je ne peux pas trop l’écouter, ça fait mal. Le mieux, c’est en voiture : personne n’entend les hurlements.


Et j’ai besoin du noir, de l’invisibilité, la boîte blafarde, le vide, la sueur. J’aime aussi cette ambiance de l’abattoir, les manipulations jouissives du maître de la musique, les intensités d’émotions crues et obéissances au veau d’or décibel. Ce soir, sans faune, le dj fait ce qu’il veut, expérimente. Je l’entrevois dans sa cabine, gros casque à travers la tête, tête ailleurs, céleste. Et moi, et deux couples, et le silence des neiges qui vient d’écoute totale. Je reste quatre heures puis je pars, corps en fourmi, oreilles en filigrane de zing, béat.


Je retourne le lendemain, tôt. À la caisse, on s’excuse pour hier : « c’est calme les jeudis, vous savez… ». On s’excuse. Et quand je reviens le samedi et le dimanche aussi, j’acquiers mes lettres. Je n’attendrai jamais longtemps dans la queue.


Sur la piste, mode et meat-market. Banal.


La musique, c’est dans une pièce à côté. J’aurais dû faire mes explorations la veille. Toujours casse-gueule la première nuit dans un club étranger. Lumières grises, sols béton rugueux, ombres et squelettes clopes au bec et yeux vers l’arrière, tournements et quêtes du Graal. À gauche les chiottes, urgences seulement, porte creuse crevée coup de poing, couloir, frottements évitements chicanes et goulets d’étranglement. Encore une marche, merde, chambranle tunneliforme et POUM POUM POUM POUM le rythme s’abat sur l’estomac.


Je me laisse écrouler. Le flak s’éjecte et éclabousse, s’explose du cerveau antérieur, giclant jets atomisés d’écume sonore autour des labyrinthes du crâne. Du sternum, verticale, une ligne brûlure extase s’étale aux côtes autour du buste au dos et pompe le cœur à cadence raide. Doucement, les réverbérations coulent du haut à l’abdomen et puis plus bas encore, aux parties molles, pour picoter les testicules.


Ma respiration est longue, sensorielle et sensuelle, narines échantillonnant les molécules de l’homme et femme qui dansent.


Devant moi, un garçon effectue une espèce de break-dance-smurf élastiquée à haute vélocité. Tient pas longtemps la route. Ailleurs, aux murs, boutons contre boutons, jeunes gens gauches et moites molestent canettes sous films de sueur de pattes nerveuses.


Je n’ai jamais vraiment appris les terminologies tribales et compliquées des musiques boîtes de nuit. Ça change tellement souvent : handbag, cross-over, hip-hop, trip-hop, fusion… Il paraîtrait que celle que j’aime s’appelle "trance", et celle que j’adore "psychedelic trance". Peut-être. Les bpm, beats per minute, non plus. Cette dernière passerait, je crois, à 140/147, je n’en sais rien, je m’en fous.


Je colle l’oreille sur le haut-parleur et laisse rugir les résonances. Les tympans se démerderont, c’est pas tous les jours.


C’est comme à l’église quand la basse vous largue ses profondeurs tonitruantes en aaa moins huit. Luxure et luxation, le chant avale, dévale les dalles des sarcophages aux os muets et rampe des pieds du siège empoigner votre essence dans l’étau agonisant, la moyenne mort. C’est peut-être pour ça que l’on coupait à l’époque, la soprane est plus sublime.


Je ne danse pas mais je bouge quand même. Impossible de rester impassible. Je suis en voiture, virtualités de gravité et centrifuge et cris d’arcade en Formule 1 aux courbes et ponts Dunlop, accélérations marquées dans la chair et battements pulsatils à l’âme. La régularité microsecondée de musique machinale, la perfection, la pureté, l’à peine possible m’investit chaque cellule, me nourrit comme la crabe la sacculine.


Et puis des moments d’aventure arythmique où personne ne sait que faire et ma tête recule, haletante, sursautant de l’hystérie régressive de la peur du méchant loup. Tremblotte au corps.


Je ferme la tête aux vies extérieures, je vis, probablement aux seuls moments, l’immédiat. Lumières enflammées folles et rouges brûlent pulls et pantalons comme plastiques dans un four, intenses ampoules stroboscopiques peignent corps sur spectres déhanchés, couleurs dansent : turquoise chlorée puis vert méchant d’écran d’ordi antiquaire et bleu filet de blonde fumée.


Dans le cagibi, nous sommes une douzaine, une petite vingtaine. Une fille à l’indienne aux tatouages de karma optimiste, nattes ficeleuses et Redbull dans les doigts ; couples homoclites et fusionnés ; frais attelages qui testent à l’ombre la parité des pulsions, lèvres à l’appui ; et un garçon habillé en noir trop gros à danse sauvage et maladroite – bras, coudes et cigarette éloignent les quelques filles qui s’en approcheraient. Seule, toute seule, une grande à coiffure Shaft sourit à tout ce qui bouge, mur compris.


Des dealers, je n’en vois pas. Mais, est-ce que je saurais les reconnaître, moi ?


Le dj prend sa pause, un autre reprend. Il y en a pour tous les goûts, celui-ci, pas pour moi. Alors je me coule dans la masse et, glissé dans ma bulle, regarde. La danse s’enrage. Mouches à flammes. Au bar, un Finlandais tout blond géant, deux mètres peut-être, perturbe la circulation. Minettes aux expectations exquises s’arrêtent devant, mâchoire incrédule, bestiales, et se retirent, éreintées. À côté, taille humaine, son copain parle à une indigène. Elle s’impatiente.


À l’autre bout, l’héritière. Robe infroissable en bleu de nuit de paon. Peau d’une blancheur impayable. Joues rondes et douces et aisselles parfaitement épilées. Au doigt, idem, une perle plus grosse qu’une favela. Yeux noirs et sensuels. Elle écoute le plaidoyer, attentive et objective. Terrible.


Elle sera chirurgienne.


Et tonnerre à l’ampli. Assourdissant, on braille fleurette, on n’entend guère et parle avec les mains, ou encore avec la bouche. Mais peu. On n’y vient pour discourir. C’est le corps qui cause, les vêtements et les yeux.


Sur la piste, un magnifique petit putassier se donne dans l’acte publique impur et lèche la brillance de ses dents toutes blanches. On le regarde et il le sait, s’éclate de rire, superbe.


Silencieux, las, indifférent et maigre, le ramasseur de verres déambule comme la posthumation d’un Bochimane.


Et toute la foule de têtes à bulles du samedi soir qui viennent se jeter corps et gueule en musiques rauques et rythme et danse, roulements mécaniques des hanches et sinuosités des dos, happement invisible des phéromones qui sourdent et insinuent travers les sulfateuses de parfums m’as-tu pu. On y pioche et on y puise, poignées de chair à tout remplir.


Dans les toilettes, on se regarde les profils dans la glace, un coup de gel, un geste des doigts, et l’air est dégagé.


Et un jeune travelo, pas trop sûr de lui, yeux Dietrich tout doux et liquoreux – je le vois souvent, me regarde d’un air narquois – ce soir il pleure, se remaquille. Que d’émotions dans du rimmel sous lentille teintée.


Essentiellement straight, le club accueille les visiteurs voisins. Les hystériques rajoutent un certain cachet outrageux. Elles viennent en bandes de trois ou quatre, la reine et ses pucelles, scotchées les unes aux autres, grandes comme des rugbymans, emballées pas pareils. Là, agrippées au bar, gloussements et glapissements pour chasser verres ou trac.


Campé devant la glace un obsédé de soi s’inspecte, entiché, sous tous les angles, faciès et sa coiffure. Pas tous. L’embêtant avec ces menteurs-là est leur silence devant votre occiput, et personne n’avait la gentillesse de lui dire que sa perruque s’est ouverte en rideau derrière pour révéler un quotidien bien dégagé autour des oreilles.


Beaucoup de promenades sans but lucratif. Un garçon tire sur une nana comme une poupée ambulante. Talons trop hauts et genoux surnuméraires, elle titube ainsi qu’une ongulée incompétente. Derrière la frange trop longue, l’hébétude du vide, visage évacué, masque glabre et mortuaire aux préoccupations primaires : comment sucer son coca, avec ou sans la paille ? Grands yeux humides et ronds et monochromes de hamster lobotomisé, elle le suit.


Quand je retourne au cagibi, retour aux musiques accablantes, chants funèbres à couper le souffle, magnétiques, l’hélice de sous-marin aux aigus collants, tranchants, sidérants.


Devant moi tourne un couple rutilant, une blonde à l’air de l’épinoche au cavalier tout en vert.


Une fille en lycra comme une sirène en alu, odyssée des yeux, et une platinée qui évolue le long d’une gamme de colorations du blanc au jaune pisseux. Une troisième, suçons mouillés sur le cou.


Temps que je parte.


Je quitte les lumières, l’éblouissement de beautés inconnues, couleurs halogènes et jaunes citriques, déferlantes de nuages en rouge sang feu et bleu de bec bunsen. Lacs de gaz et brumes de mandarine et vert de mangue. Dans les gonflements de lueurs saccadées, éphéméride des nyctalopes, corps, la panoplie de peaux, prennent forme difforme et fugitive, film javellisé de l’aléatoire. Et au mur, à gauche, sublime, inoubliable, patinage en rond des ventilos rubis comme des pierres trapiches.


Phares coniques balaient la mer à rats, faisceaux d’épées rouges cisaillent le noir et, dans les ombres, les yeux de cigarettes tirent comme balles de revolvers.


Dehors, matin des ouvriers. Il fait frais. Je rentre dans le silence vide.