Curitiba : Train à Paranaguá
Pour le train de Curitiba à Paranaguá, le célèbre Serra Verde Express, il existe une gamme de wagons et de prix. Le top, c’est la Litorina – l’aller : 70 R$, le retour : 35 R$ – qui donne le ton. Celui-ci ne part que le weekend, à 9h. Pendant la semaine, partant à 8h, il y a l’Executivo à 51 R$, le Turistico à 33 R$, le Convencional à 22 R$, et le Popular à 14 R$. Ce dernier subit les blâme et disgrâce de ne pas pestiférer les voyageurs du paquet de substance farinacée soufflée salée immangeable et de la Kuat, marque de guaraná hautement sucré de la société Coca-Cola.
Le pingre dans ma poche ne prendrait jamais l’Executivo de toute façon. Et, suite aux dépenses supplémentaires ces derniers temps, je suis obligé de rapetisser mon âme d’avare encore plus. Je choisis le Popular.
Au guichet : « Non, Monsieur, le weekend on peut vous dire que le Popular ne roule que la semaine, mais la semaine il ne tourne que le weekend ». Qui augmente mon taux d’allégresse potentielle par 2 : j’aurais pu partir un jour plus tôt et me lever une heure plus tard. Je prends donc un Convencional.
Dans la gare, boutiques aux souvenirs de voyage, tee-shirts, chopes et cendriers, et un guide qui nous propose, haut-parleur à la bouche, évidence à la main, une offre très avantageuse de cartes postales en zigzag. Ça va être la foire, je le sens.
La station est grise ce matin froid sans charmes. Structure de béton écrasant de laid. Vingt mètres plus loin, nous nous arrêtons pour admirer le parvis de la gare. Le voyage est lent à démarrer. Kilomètres de banlieues malheureuses, puis la campagne commence, verdure, plats étangs aux couleurs de la nuit.
Viennent des guides nous hurler des informations sur la construction du chemin de fer, équivalent touristique du Naming of Parts de Henry Reed. Dehors, le paysage prend du relief, grimpe les collines en boules de vert, touffes distantes du rugueux arrondi, et une manufacture de gravats échafaudée de tins accrochée à sa roche, patelle d’allumettes, cinquante mètres de bois brinquebalant et planches sèches et grises et creusées par le temps. On vient me vendre une vidéo, et dans l’œil vivant de la fenêtre passent noires parois de falaises anguleuses, arbres drapés forêt fantôme, et feuilles jeunes de fougères humides matinales. On vient m’interroger sur mes origines, et la forêt prend ses formes, tous les verts de la création et, étoile dans l’univers de vert, une fleur de pourpre ou de rose.
Plus loin, fougères géantes, palmes limpides de fissures dans les veines, jeunesse éternelle et courbes à lit d’amour. En haut, vapeurs légères et immobiles distillent la pluie du soir. En bas, rhododendrons bleus surprennent d’une beauté jamais attendue de telles horreurs des jardins plats costume cravate anglais.
Banhado, station silencieuse. Petit oiseau à poitrine presque jaune assis sur la ligne.
Forêt magnifique, impénétrable et aérée, chaque arbre un monde, chaque plante une vie. Sèves, croissance, et succulentes cellules.
Rochers, vallées, ouvriers. « Ooouap ! » crient-ils. Odeurs de vert et terre, hautes plantes aux boutons doux pointus, chapeaux royaux aux gemmes de lumière liquide, chacune sa perle rosée. Un pont. Cascades en marron tourbillon, rapides blanches et fonds feuillus d’étangs à patauger.
Papillon jaune. Arbre entier en violet. Cinq pétales triangulaires arrondies. Trilhos naturels.
On ralentit. Lac et photos à droite. Je n’ai pas d’appareil. Souvenirs amoindris.
Nouveau pont sur gorge bouillante et plaques de ferraille courbes à rouiller sur le bord.
Roche noire aux lichens d’orange et, soudain, plaie immense géologique, fissure noire de ravine planétaire. Chutes larges et blanches éclaboussantes.
Tunnels hurlements de train-fantôme et cris de roue métal outillé sur rail en courbe puis soleil sur le front et sur les nuages d’en bas.
Immense, immense, immensité de crêtes et cimes forestières à perte à perte de vue. Pics fantasmatiques de plis de terre enchâssés dans le nuage, gros, épais, massif et lourd comme un Gris de Lille.
L’air se chauffe, se rafraîchit, s’émeut. Les touffes de condensat s’arrachent, déforment, regroupent, se tassent et chassent l’hauteur. Canettes par la fenêtre.
On voyage lentement, on peut toucher les fleurs, tapis rouge et rose, paradis des langues insectes.
Station de Murumbí. Grosses colonnes de spirales sucettes au chocolat. Deux Danois descendent, lui sac à dos, elle légère.
Après, on prend vitesse, ce n’est plus intéressant. Que la beauté éblouissante de soleils dans les feuilles, les trompettes bleues de plantes grimpantes et la montagne dans son nuage tournis et l’arbre dressé hérissé de tiges et feuilles des orchidées sans fleurs et vert laiteux, le croassement aigu de grenouilles cachées dans le vert, et l’immensité d’une forêt éternelle.
Vous inquiétez pas, on finira par la couper.
Puis les plaines bleues sous chape d’haleine, de temps en temps un ipê jaune et, là, bananes sauvages.
Arbres bifleuris de lilas clair et blanc, embaúbas plus grands que dans mes souvenirs, et champs de plantes bilatérales à feuilles enroulées pétales crème de neige fondue et lissées par la chaleur africaine.
Morretes. Arbre ombrelle, parasol de bonbons rouges et graines de bananes noires. Arrivé. Tout le monde descend. Un vieil homme passe, faible peau sur bras fragiles. Sur sa chemise, le badge de son tour opérateur : Osatur.
D’après inspection, on voit mieux en Turistico qu’en Executivo, les fenêtres s’ouvrent, et pas grande différence de sièges. Le Convencional est essentiellement le même que le Turistico, mais mon wagon avait de sièges plus bas et moins confortables que l’autre. Quelque part je me demande si on ne m’a pas glissé un Popular sous les fesses.
La station de Paranaguá est en restauration, le train s’arrête ici et on continue en bus. Il n’y a pas de réduction pour ces 40% en moins, mais prendre les bus en vaut un petit supplément… À se demander pourquoi le sud est plus riche que le nord.
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