J’ai déjà parlé de l’Igreja Universal do Reino de Deus, l’église universelle du royaume de dieu. C’est ici, un soir, où je fais mes véritables étrennes. Comme à Natal, on fait la table blanche, et on fait mieux, et on fait pire.
Soirée grand spectacle, Grand Guignol. Le pasteur marche de long en large sur son estrade. Il parle de Jonas. Dieu se révèle et lui dit d’aller à Ninive, Jonas se cache et se met en route à Tarsis. Dieu intime le chemin à suivre, Jonas prend le contraire. Dieu ordonne, Jonas renâcle. Dieu lui dit ici, Jonas va là-bas. Dieu tati, et Jonas tata. Petit à petit, il prend l’assistance à témoin des désobéissances du fils d’Amitaï. Où voulait Dieu qu’il aille le Jonas ? « À Ninive ! » s’écrie la foule. Et où s’est il enfuit le coquin ? « À Joppé ! » hurle l’audiométrie.
De long en large il marche, micro jeté de main en main, de gauche à droite et droite à gauche. Il prend vitesse, émousse les ouailles, et on connaît le refrain : Dieu exprime Sa Volonté et Jonas, lui, récuse. En dix minutes il ne dépassera pas un poil du verset deux, touillant, chauffant, saisissant l’histoire sous toutes les coutures concevables ou non. L’église est déjà en sueur et en ivresse. Des Graças à Deus s’élèvent au plafond, gémissements et hennissements sourdent des tripes et narines frémissantes.
Et il s’arrête. L’audience se fige, magnétisée.
« Croyez-vous en Jésús ? »
La réponse est misérable, « oui », bien sûr, mais murmurée, une réponse.
« CROYEZ-VOUS EN JÉSÚS ? »
L’hurlement saccage. L’assistance recule sous le choc, poils dressés, cerveau assommé par la violence de l’apostrophe.
« Oui ! », mais toujours fade.
Et comme le savant meneur d’hommes, il amorce son incendie, attise, titille et tarabuste.
« Je veux savoir qui croit en Jésús. » et la foule de rendre en hurlement extasié « Jésús, Jésús ! ». « Qui ? » « Jésús ! » « Quoi ? » « Jésús ! » « Comment ? » « Jésús ! » « Jésús ? » « Jésús ! » L’excitation gonfle et se balance. L’indicible dans le cœur est dit en deux syllabes « Jésús, Jésús ! » Douleurs s’écrivent sur les visages, gueules d’orgasme au seuil de défaillance. Les yeux sont blancs, les corps tremblotent. Mains tâtonnent et touchent « Ah meu Deus meu Deus ! » et puis sic et verbatim la question foudroyante : « Qui croit en Jésús et porte une culotte jaune ? »
« Ouaaiiis !!! » les brebis beuglent, « Ouaaiiis, Jésús !!! »
Sûr et satisfait, le pasteur s’arrête et regarde la foule, sourit, et lève le micro : « Je vous ai eu-a ! tra-là-lère-a ! »
C’est la clope après le coït. On rit bien fort, ouais, tu nous as eu-a. L’audience est molle, chaude et enfin prête.
Et moi aussi je fais la table blanche.
Lave humaine, nous nous mouvons vers l’autel du sacrifice. Épuisés, frénétiques, exaltés, sudations lourdes et odorantes, chemises moites et fronts en nage. Entassés dans l’entonnoir, la bave s’annonce, mousses blanchâtres et cœurs en crise. J’entends la voix du pasteur râper toutes les peurs, plonger son couteau dans les plaies profondes de l’ignorance et tourner, cisailler les tripes brutales : « Sors de là, méchante chose, hors d’ici », et de petits diables, vaincus et abattus, s’éloignent dans l’air, yeux frileux devant la puissance de la Parole.
Table quatre mètres de long couverte d’un tissu blanc couvert d’une nappe plastique transparente couverte d’une mare de larmes et transpiration. Paratonnerres des foudres divines, mains humides vous touchent la tête, vous livrent des maux de l’existence, les mauvais esprits qui siègent dedans. Les possédés, les hantés, les envahis sont exorcisés. Mânes maléfiques et mille malins sont évidés des âmes comme cheveux gluants des fonds des douches. Cris profonds, agonies, râles et pleurs, évacuations et mugissements. La catharsis est bonne.
« Mais laissez-la tranquille, elle n’a que quinze ans ! » crie-t-il, et dans un coin une hystérique s’achève, roule par terre et vide le corps d’une douleur primale inépuisable. Trois conjurateurs travaillent ensemble : « Sors de là ! Sai de là! » crient-ils, mais il résiste, ne veut quitter sa proie, son auberge de chair et grasses faiblesses humaines. Après dix, quinze minutes, commence à faire chier celle-là, et on l’embarque.
Légers, nous autres regagnons nos bancs. Quelque part, quelqu’un joue avec le variateur, le plafond luit et couvre, somnole comme l’ombre d’un volcan.
Nous passons au plat principal.
« La lumière de Jésús ! » s’exclame-t-il, poitrine serrée, frissons dans les bras, et la lumière fut. « La lumière de Jésús ! » s’exclament tous, « La lumière, la lumière ! » « Jésús, Jésús ! ».
Invisibles, silencieux, habillés en bleu marine et blanc tels policiers de l’âme, des sous-ministres, volontaires, soldats de l’église que sais-je glissent le long des murs, ceignent la salle, grosses poches de velours dissimulées.
Ceci est l’unique moment au Brésil, l’unique, où j’ai vu l’absence absolue de sourire. Plats et mécaniques, froids et stériles, comme si habités d’un mépris allospécifique, les visages regardent indifférents le champ de blé. Et puis déferlent, et déferlent.
D’un soutien-gorge, les restes d’un feu sac plastique dégorgent un dernier billet sale, pire : sale, fripé, déchiré, mais néanmoins le coût d’un kilo d’haricots et une boîte d’allumettes, de quoi se nourrir trois jours. Petits portefeuilles, petits porte-monnaie et petites poches s’évident, vieux tissus usés par le frottement d’unes pauvres pièces dont on n’ose le gaspillage, coupures pliées dans un coin sécurisé s’ouvrent comme papillons malades, flottent pour féconder les panses voraces des sangsues de la misère.
L’un des corollaires des exhortations telles celle du Paul aux Corinthiens que de donner (2 Cor. 9:7), est celle, simple et nécessaire, que d’exiger un bénéficiaire. Ceci, les églises ont toutes et toujours bien compris : « Dieu aime celui qui donne avec joie ».
La lumière revient. Brandie dans l’air comme une étoile, une ampoule brille. C’est la lumière de Jésus. La lumière qui vous protège, qui vous rassure, qui vous guide et qui vous berce. Et quand vous rentrez chez vous le soir, quand, après une longue journée de trime et de tristesse, vous arrivez à votre maison, sous le porche, pour vous accueillir la lumière de Jésus est là, etc., etc…
L’ampoule Osram, 25 watts, 10 R$ l’unité.
Rappelons qu’un « salaire minimum » vaut dans les 140 R$, soit ±450 frs, et donc une heure de travail de base se vend à 1 R$, ±3,20 frs. Beaucoup des pauvres ne gagnent qu’un demi-salaire, voire un quart, sinon moins. On vend quand même une soixantaine. Après, c’est la mini-cruche de sang de Jésus (à vrai dire, c’est du jus de raisin, mais c’est symbolique, vous comprenez…). Ensuite, terrifié, je pars.
Dans le grouillement d’églises-usines, églises-poubelles où comment je les nomme, celle-ci a largement devancé toutes les autres. Aujourd’hui, ayant atteint la masse critique, elle élit ses propres députés. La boule de neige démarre.
Le Brésil va passer un très mauvais quart d’heure.